"L'enfant qui a pu choisir son prénom", par Heather A.

D’après La Route, de Cormac McCarthy

Mes parents n’avaient pas daigné me donner de prénom, ni de nom d’ailleurs, ils n’en voyaient pas l’utilité étant donné que j’étais et resterai le seul enfant qu’ils auraient eu. Alors un simple « fils » ou « mon petit ange » leur suffisait. De toute manière papa comme maman étaient partis, alors plus jamais personne ne m’appellerait comme cela. Maman était partie avant papa, mais je me rappelle encore de cette nuit-là, même si cela remonte à longtemps maintenant. Quelque chose comme vingt ans ? Peut-être moins, je ne sais plus. Toujours est il que j’étais jeune, trop jeune pour qu’elle me laisse, mais je me rends compte aujourd’hui que j’aurais quand même dû comprendre qu’elle me disait au revoir et que je ne la reverrais plus jamais… Enfin. Plus tard, ça a été au tour de papa mais son départ à lui, il m’y avait préparé. Sa mort a marqué pour moi le début d’une totale indépendance face au monde qui m’entourait, et cela me terrorisait de me retrouver seul. 

C’est alors que je les ai rencontrés. À peine papa n’était plus là qu’une famille m’ouvrait les bras. Ils avaient prévu que j’allais me retrouver seul eux aussi, car ils nous suivaient depuis un certain temps. C’est donc eux les premiers, qui ont trouvé étrange que je n’aie pas de nom. Aucun. Même leur chien en avait un. Mais pas moi. Je n’y avais jamais vraiment prêté attention, pour moi c’était comme ça. J’ai donc pu choisir mon prénom, celui que je voudrais, et que je garderais pour le reste de ma vie sur cette maudite Terre. 


Bien sûr, le choix n’a pas été très compliqué, car le seul prénom que je connaissais et qui avait été pour moi, porté par l’homme le plus brave et courageux, à qui j’avais toujours voulu ressembler, c’était celui de mon père. Alors certes, j’en connaissais des noms de héros super forts que j’avais trouvés dans les comics que j’avais ramassés durant toutes ces années. Mais il ne m’avait pas semblé approprié de demander à ce qu’on m’appelle « Superman » ou « Captain America », même si c’était vraiment mes préférés. Alors je m’appelle Alec. Quand j’y ai pensé la première fois, cela m’a fait bizarre d’entendre à nouveau son nom, car lui ne le disait jamais. J’ai donc entendu la douce voix de maman qui l’appelait. C’est sûrement pour ça qu’il ne le disait jamais, car la seule qui l’appelait Alec c’était elle, et ça devait lui faire peur, lui faire mal, d’entendre à nouveau sa voix en sachant pertinemment qu’il ne l’entendait résonner que dans sa mémoire. C’est donc grâce à elle, grâce à Sarah, car elle aussi avait eu un prénom, que j’ai connu celui qui deviendrait le mien.


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